jeudi 23 juin 2016
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Tags : Europe

En attendant le Brexit

Nous voilà donc arrivé au jour du référendum sur le Brexit. Le suspense est à son comble. Pour ma part, je le dis sans ambages : j’espère que le « leave » l’emportera. Parce que je pense que c’est une condition sine qua non, mais loin d’être suffisante, bien sûr, à un tournant vers une Europe démocratique et sociale.

Même si l’intégration ne me semble pas un objectif en soi, je suis assez d’accord avec Paul De Grauwe, qui déclarait les choses suivantes, ce mercredi, dans une interview au journal Le Soir. « Si la Grande-Bretagne reste dans l’Union européenne, elle va poursuivre sa stratégie qui consiste à bloquer chaque entreprise d’intégration. Voire même de tenter de déconstruire l’Union. Car elle rejette le modèle en vigueur actuellement en son sein, à savoir des décisions prises à la majorité des Etats-membres. Et cela, la Grande-Bretagne ne l’a jamais accepté. C’est un problème. Ils veulent un retour à un modèle intergouvernemental dans lequel chaque pays a un droit de veto. Ce n’est pas une bonne chose pour l’Union européenne. La Grande-Bretagne n’est pas le seul pays à souhaiter cela. Mais c’est le pays le plus important d’entre eux. » Ajoutant :« D’autres pays pourraient décider de se dégager de cette Union. Et je dis : qu’ils le fassent ! On ne va pas faire une Union avec les pays qui sont là à Contrecoeur. Les 28, ce n’est pas sacro-saint. On est sans doute trop nombreux. On est actuellement dans une dynamique qui conduira sans doute à terme à une désintégration. Je pense donc qu’il faut aller de l’avant. Avec en tête l’objectif de produire davantage de bien-être. Car l’Union européenne a réagi de manière catastrophique à la crise financière. »

Les nombreuses voix de gauche qui plaident contre le Brexit « au nom de l’idéal européen » (jusqu’à Varoufakis qui a, me semble-t-il, perdu là une bonne occasion de se taire) se fourvoient à mon avis complètement sur le rôle réel que le Royaume-Uni a joué dans le processus de construction européenne au cours des quatre dernières décennies et qui a essentiellement consisté à faire de l’Union un espace économique intégré mais dépourvu de mécanismes démocratiques élémentaires, à commencer par un Parlement souverain et par des règles d’harmonisation fiscale — soit tout ce que le Royaume-Uni déteste. Le Royaume-Uni a aussi joué un rôle décisif dans l’élargissement précipité de 2004, qui a condamné pour de nombreuses années le projet d’une Union protectrice des droits sociaux (et c’est précisément pour cette raison que le Royaume-Uni a agi en ce sens).

J’écris ceci sans enthousiasme, parce que la fin de cette campagne est marquée par l’assassinat de la députée travailliste Jo Cox et que je suis affligé par cette mort inacceptable.

J’écris ceci en sachant que les triomphateurs d’un éventuel Brexit — les Nigel Farage ou les Boris Johnson — sont à l’antithèse de tout ce que j’ai toujours défendu. Mais l’intérêt de la Grande-Bretagne, qui est assez clairement de rester dans l’Union, n’est pas celui du reste de celle-ci. Britannique, je serais probablement militant du « remain », au côté de Ken Loach ou de Jeremy Corbyn. Continental que je suis, je suis persuadé qu’il vaut mieux que la Perfide Albion redevienne insulaire.

J’écris ceci avec à l’esprit les saillies d’une violence inouïe lancée par toutes sortes de pompeux cornichons contre le vote populaire (d’où qu’il soit, finalement, britannique aujourd’hui, d’ailleurs demain), « en perte de repères » (sic), accusé de voter « avec ses tripes » contre la raison rationnelle qui trouve son incarnation parfaite dans les marchés boursiers — toute dissidence au consensus néolibéral étant immédiatement rangée, sans autre forme de procès, dans la catégorie du « populisme ». Vous croyez que j’exagère ? C’est exactement le thème de la chronique d’Amid Faljaoui de ce mercredi. Sans rire.

Mais non, trois fois non : dans le chef des classes populaires, il est parfaitement rationnel de voter contre la mondialisation néolibérale (dont l’Union, dans sa forme actuelle, n’est guère plus qu’un avatar) qui a éradiqué — et en Grande-Bretagne plus qu’ailleurs — tout un monde, toute une culture, qui a laissé sur le carreau des millions de personnes, qui a précarisé la majorité des travailleurs, qui a bousillé une grande partie des services publics. J’espère que le Labour de Corbyn pourra proposer une sortie par le haut à cette aspiration.

J’écris ceci, enfin, empli d’atermoiements, parce que l’Europe sociale est un rêve qui a manifestement sérieusement trébuché et qu’il faudra, en tout état de cause, de longues années avant de remettre en chantier et de faire aboutir le projet d’institutions européennes émancipatrices et protectrices des citoyens. Je pense pourtant qu’il y a quelque chose d’irréversible dans le projet européen, parce que je ne pense pas que les États (sauf peut-être l’Allemagne et la France) ont la taille critique pour jouer un rôle effectif de régulation dans une économie mondialisée. Ou pour le dire autrement : je pense que la gauche gagnera au niveau européen, ou ne gagnera pas.

On espère que les Espagnols, après les Grecs et les Portugais, ouvriront le chemin, ce dimanche, en mettant Unidos-Podemos dans de bonnes conditions pour former un gouvernement.

 
vendredi 17 juin 2016
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Tags : Fiscalité | Egalité | Sécurité sociale | Travail

Pour Defeyt

Le débat sur l’inconditionnalité du revenu a pris beaucoup d’ampleur ces derniers temps, avec des propositions en sens très divers. Quelques remarques pour contribuer à ce débat.

1. Dès lors que l’on constate que la socialisation d’une partie du revenu est défendue, dans des formes extrêmement variées, par des (néo)libéraux (Bouchez, Vivant), des socialistes (Magnette, désormais), des écologistes (Defeyt) ou des communistes (Friot), il est urgent de sortir d’un débat nominaliste « pour ou contre l’allocation universelle ». Ça a à peu près autant de sens que de débattre, sans autre précision, de l’opportunité d’une réforme fiscale : dans tous les cas, il s’agit de regarder ce qu’il y a dedans, et de voir à qui ça profite et de quelle manière.

2. La Sécurité sociale est notre bien commun le plus précieux. La distinction doit être marquée entre ceux qui veulent la défendre et la renforcer (et donc aussi l’adapter aux évolutions de la société) et ceux qui veulent la détricoter (ce à quoi peut aussi mener, ce qui est plus pervers, sa statufication). Dans ce débat miné, retracer une ligne de partage est peut-être moins intuitif qu’il n’y parait.

3. La Sécurité sociale a été construite pour protéger le salariat. Elle ne couvre que très imparfaitement le précariat, dont l’importance ne cesse pourtant de croître, notamment parmi la jeunesse. Est-il souhaitable qu’un étudiant diplômé après 24 ans n’ait (désormais) plus droit à rien ? Est-il acceptable qu’une personne ayant travaillé pendant 20 ans à mi-temps n’ait ouvert aucun droit au chômage ? Bien sûr que non.

4. En conséquence, c’est vers l’aide sociale que des contingents entiers de précaires ont été redirigés au cours des décennies et (encore plus) des années récentes. Ce qui est insupportable. Parce que renvoie des travailleurs sans emploi au statut infamant d’« assisté », processus injuste et humainement destructeur. Parce que cela pervertit le rôle des CPAS. Entre autres choses.

5. Certains mécanismes de Sécurité sociale varient aujourd’hui selon que ses bénéficiaires cohabitent ou non avec d’autres personnes (ainsi que selon le statut social et fiscal de ces personnes). Ce principe est injuste d’un point de vue assurantiel (a minima), impraticable (la diversité et la labilité des situations personnelles ne se prêtent pas à ce genre de casuistique), intrusif (qui trouve encore normal que des agents de l’Etat soient amenés à inspecter les gardes-robes à la recherche de petites culottes ?) et surtout gravement contre-productif (il plonge dans la difficulté des personnes qui, sans cela, pourraient s’en sortir en se regroupant dans diverses formes de cohabitat). Vu le stand-by absolu sur le front de l’individualisation des droits sociaux (qui n’est pas, loin s’en faut, une priorité politique ou syndicale, à ce jour), le débat sur l’inconditionnalité du revenu rouvre à cet égard des perspectives utiles.

6. La position « travailliste » qui consiste en substance à dire (de façon parfois explicite, mais le plus souvent très chantournée) que ce problème sera résolu en retournant au plein-emploi salarié ne relève plus seulement de la lévitation sous substances psychoactives mais aussi de la non-assistance à personnes en danger. Elle revient à se cacher la tête dans le sable face à la réalité technique de l’automatisation (qui va détruire de nombreux emplois dans les décennies à venir dans de multiples secteurs)... et à laisser sur le carreau (depuis 40 ans, ça commence à bien faire !) les exclus du salariat (plus ou moins volontaires, là n’est même plus la question).

7. Dès lors, il s’agit de faire évoluer la sécurité sociale pour accompagner une réduction globale et massive du temps de travail, qui ne sera pas uniquement une réduction du temps de travail hebdomadaire (la semaine de quatre jours, pour commencer) mais aussi une réduction du temps de travail à l’échelle de la vie tout entière. Rappelons que le choix à poser concerne moins la durée du travail elle-même (le temps de travail est en baisse de toute façon) que le fait de savoir si on organisera cette décrue dans une préoccupation égalitaire et civilisée ou si l’on choisira la guerre de tous contre tous pour capter des emplois de plus en plus rares et la destruction consécutive de tous les statuts sociaux.

8. Toute évolution doit se faire en veillant à ce que chaque membre valide de la société soit (redevienne) producteur de valeur économique (dans la mesure de ses capacités) pendant certaines périodes de sa vie (sachant que d’autres pourront être consacrées à d’autres activités, au libre choix des individus) et soit reconnu pour cela. Pour une raison de justice élémentaire (le mouvement social n’a pas combattu la rente pendant des siècles pour en instaurer une nouvelle variante). Mais aussi, et plus fondamentalement, pour une raison démocratique : dans la production réside le pouvoir « primal » d’une société. Ce n’est pas un hasard ou un contre-sens si les néolibéraux souhaitent une allocation d’un niveau suffisant à la survie tout en dérégulant massivement le marché du travail : il s’agit en effet, à travers ce mécanisme, de déqualifier les classes populaires de leur statut de producteur (porte ouverte, ensuite, aux pires dérives). Au contraire, c’est d’une socialisation d’une partie du salaire que nous devons parler, à la suite de Bernard Friot (même s’il défend quant à lui une socialisation intégrale du salaire, ce qui est très contestable, parce que la définition de la valeur sociale du travail ne peut relever du pur choix individuel et parce que cela mènerait à une centralisation de la vie économique autour d’une seule instance).

9. Dès lors, c’est par la cotisation sociale qu’il convient de financer ce salaire socialisé et non par la fiscalité (et a fortiori la fiscalité basée sur une assiette conjoncturelle à l’échelle historique, comme par exemples les voitures de société ou la spéculation financière). C’est, selon moi, le principal point problématique (sans doute surmontable) dans la proposition de Philippe Defeyt. Celle-ci consiste à instaurer un revenu « socle » de 600 EUR par mois par personne majeure (300 EUR pour les mineurs) venant s’ajouter (et non se substituer) aux régimes de sécurité sociale existant tout en individualisant tous les droits sociaux et insistant sur la nécessaire régulation du marché du travail. La proposition de Defeyt est crédible et désirable, pour ne pas dire carrément enthousiasmante. Chacun devrait la lire avec la plus grande attention et, surtout, à prendre le temps de bien la comprendre avant de lancer des invectives, comme on en relève trop souvent dans ce débat.

 
jeudi 11 février 2016
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Tags : Oligarchie | Numérique | Démocratie | Internet | France | Gauche

Avis de décès du parti politique

L’a-t-on noté ? Les deux principales formations de la gauche française viennent, impromptu, de se voir notifier leur obsolescence au cours des dernières 48 heures.

En présentant sa candidature à l’élection présidentielle « hors cadre de parti », selon ses propres termes, Jean-Luc Mélenchon acte ce que tout le monde savait déjà : le Front de gauche a vécu. Qui eut dit, il y a dix ans à peine, que l’agenda de la gauche post-communiste serait fixé de cette manière ? C’est donc paradoxalement un homme seul qui se présente, avec les œuvres de Jaurès en fond d’écran, au suffrage populaire avec le but déclaré... de mettre fin à la solitude de l’exercice du pouvoir dans la Ve République. Entreprise risquée, sans doute, dictée par l’accélération du temps social probablement, mais qui pourrait réussir si elle mobilise, comme elle en forme le projet — plateforme web « à la Obama » à l’appui —, quelques centaines de milliers de sympathisants éparpillés.

La secrétaire générale en exercice d’Europe-Ecologie les Verts, Emmanuelle Cosse, a quant à elle décidé, ce 11 février, de rejoindre un gouvernement qu’elle vilipendait la veille. Elle l’a fait contre l’avis très majoritaire du mouvement qu’elle représentait encore ce matin et porte, de ce fait, à la première formation écologiste un (nouveau) coup dont celle-ci aura du mal à se relever. Embrigadée par Hollande, l’écologie politique française sera au minimum réduite à jouer les utilités lors des prochaines grandes échéances.

Le parti socialiste, pour sa part, suit désormais l’agenda de son extrême-droite, incarnée par Manuel Valls, qui ne représentait pourtant que quelques pourcents du vote des militants lors de la dernière primaire socialiste. Ses instances internes sont de toute évidence incapables d’imposer leurs vues à un exécutif qui file désormais en roue libre, avec un seul objectif qui semble être l’organisation d’un chaos suffisant à donner des chances au désastreux Hollande d’être reconduit l’année prochaine.

À droite, la situation n’est guère différente puisque le favori de la primaire « du centre et de la droite », Alain Juppé, qui creuse l’écart pour le moment, est minoritaire dans son propre parti, « Les Républicains », dont le président, Nicolas Sarkozy, n’a jamais paru aussi marginalisé qu’il l’est aujourd’hui — encore bien, certes, au vu de la complète batterie de casseroles qu’il traine dans son sillage — alors que le contrôle du parti dominant de la droite était traditionnellement un viatique pour en obtenir l’investiture, même lorsque l’impétrant se trouvait dans une posture défavorable.

Mais le constat ne s’arrête pas là. L’émergence, dans le paysage politique et intellectuel, du thème de la primaire, témoigne a minima d’un mouvement de dépassement de la forme partidiaire. Elle relègue certes les partis au second plan — avec le plein assentiment de bon nombre de leurs responsables. Elle neutralise surtout — du moins en ce qui concerne l’initiative « Notre Primaire » construite autour de Thomas Piketty — toute dimension programmatique, en prétendant (assez naïvement, il faut bien le dire), réunir dans un même processus de sélection d’un champion des forces politiques qui divergent totalement sur le fond — Hollande et Mélenchon pour prendre les deux pôles principaux. Je dis « des forces politiques » et je parle immédiatement d’individus. Et pour cause : les principales forces politiques sont plus divisées que jamais. L’idée de cette primaire est donc toute simple : sera choisie l’orientation portée par le champion qui émergera (là où l’inverse était censé primer jusqu’à présent).

La campagne des élections présidentielles des Etats-Unis, qui bat son plein, n’offre pas un spectacle très différent. Les deux appareils partisans traditionnels — pourtant extrêmement puissants et difficiles à contourner, ne serait-ce qu’en raison de la taille du pays — semblent pour le moment dépassés par la vague dite « populiste » (dans une acception de ce mot moins péjorative de l’autre côté de l’Atlantique que celle qui prévaut dans le monde francophone), c’est-à-dire par l’émergence de candidats n’ayant pas été adoubés par leur prédécesseurs. S’il est trop tôt pour tirer des plans sur la comète, les huiles démocrates ou républicaines pourraient assez rapidement être mises devant un dilemme assez désagréables pour elles si Trump et Sanders devaient encore engranger quelques succès dans les prochaines étapes des primaires : accepter le hold up en cours ou passer au second plan.

En Espagne, Podemos se présente à maints égards comme un anti-parti, comme un label servant, à géométrie variable — y compris au niveau programmatique —, à mettre en réseau différents acteurs, traditionnels ou émergents, locaux ou nationaux. On ignore ce que sera, le cas échéant, la capacité de cet attelage assez singulier à exercer le pouvoir, mais il n’est pas du tout invraisemblable, en cas de nouvelles élections législatives, que le premier ministre soit issu des rangs de l’alliance anti-austéritaire. La réussite d’un tel dispositif aurait, à n’en pas douter, des répercutions importantes partout en Europe et au-delà.

Même sur la modeste scène locale où il m’arrive d’intervenir, je constate que les partis n’ont jamais été aussi faibles, aussi démonétisés : chute notoire du nombre de militants, vieillissement des cadres, incapacité de plus en plus évidente à assurer une présence forte sur le terrain social, guerres intestines plus ou moins larvées mais indéniablement permanentes (dans toutes les formations), crédibilité à peu près nulle des partis en tant que partis dans le grand public (mais popularité de certaines figures singulières, médiatiquement très exposées), incapacité avérée (et pour cause, vu ce qui précède) à impulser des dynamiques d’émancipation ou de transformation, avec comme conséquence l’engagement dans un cercle mortifère. Etc.

Bref, je crois qu’on peut le dire : le parti politique, au moins dans sa forme actuelle, est en train d’agoniser dans le caniveau (même s’il a, je n’en disconviens pas, de beaux restes quand il s’agit de nommer tel fils-à-papa comme bourgmestre ou député, mais, ce faisant, il creuse sa tombe).

Faut-il s’en attrister ? C’est à voir.

Quiconque a lu la magnifique « Note sur la suppression générale des partis politiques » de Simone Weil ressentira a priori un léger frémissement euphorique à prendre connaissance de cet amoncellement de faits : en aurait-on fini avec l’immense aliénation dont les partis politiques ont été le lieu ? Les castes affinitaires qui se cooptent entre elles et squatent le pouvoir d’Etat auraient-elles fini de manger leur pain blanc ? Peut-être, mais avec le risque de déchanter assez vite.

Car le problème que pose cette agonie, c’est de savoir par quoi les partis vont être remplacés (ou en quoi ils vont se transformer). S’il s’agit de troquer des bureaucraties (sclérosées) pour le règne autocrate de quelques figures médiatisées, nous ne gagnons de toute évidence pas au change. S’il s’agit de donner encore plus de pouvoir au commentaire médiatique dans son rôle d’adoubement des intervenants ayant accès au débat public : itou. S’il s’agit, surtout, de renoncer à l’existence (certes bien étiolée) de corps politiques intermédiaires, capables d’organiser du débat et de porter du projet collectif (comme l’ont toujours rêvé les libéraux culturels et leurs émules qu’on trouve parfois à des endroits inattendus), ça devient carrément dangereux.

So what ? Inventer ? Oui, inventer. Trouver les voies d’une capacité refondée à faire de la politique. Expérimenter de nouvelles formes d’organisation, moins hiérarchiques et plus réticulaires. Laisser le débat philosophique (aka idéologique) aux lieux où il peut se déployer pour focaliser l’action politique sur des objectifs pratiques et bien identifiés autour desquels des coalitions temporaires peuvent se monter. Recréer du turnover dans l’exercice des responsabilités. Repenser la fonction politique pour que la fuite en avant individuelle ne soit plus la voie qui offre le plus de gratifications. Créer une culture de la tuyauterie, et en particulier du code informatique, tant il est vrai que le logiciel va être un des lieux clés de la politiques dans les prochaines décennies et que ceux qui laisseront entièrement sa production à des tiers perdront en bonne partie le contrôle sur les dynamiques auxquelles ils participent. Ce genre de choses.

À suivre, à débattre.

 
lundi 7 décembre 2015
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Tags : France | Gauche | Extrême-droite

Après la débâcle de la Saint-Nicolas

Sans doute faudrait-il, ce soir, commenter la percée du FN au premier tour des élections régionales en France.

L’envie m’en fait défaut.

Au vu de la politique qui a été menée ces dernières années tant par la droite que par le PS de Hollande et Valls — une politique agressivement régressive sur le plan social, destructrice, chaque année plus que la précédente, de ce qui fonde une société démocratique —, au vu de l’immense complaisance médiatique dont bénéficie le FN, au vu de l’inculture politique et historique d’un grand nombre de commentateurs — il n’est que d’allumer une télévision pour avoir, la plupart du temps, le furieux besoin de s’encourir —, au vu de la progression d’un racisme rampant à tous les étages de la société, au vu de l’abstention qui est devenu un geste navrant de banalité au point qu’il ne signale plus, dans la plupart des cas, que le découragement sinon le désespoir,... au vu de tout cela, on s’étonne presque que ceci n’arrive que maintenant.

Que les frontistes semblent toujours aussi bas-du-front que jadis (presque chaque interview d’un candidat du FN montre l’abyssale médiocrité de ce parti, la vacuité honteuse de son projet) et qu’on se demande éventuellement comment 40% des électeurs d’une région de grande tradition ouvrière, comme l’est le Nord de la France, peut voter pour de tels candidats, et l’on passe à côté de la question : ce vote est un vote qui dit l’isolement politique et culturel d’une immense partie de la population, ce vote est une protestation silencieuse et haineusement désespérée. La médiocrité du FN semble presque un argument électoral pour un tel public : au moins, on est sûr de choisir le pire.

Dans ces circonstances pénibles, la seule chose que j’aimerais évoquer, c’est ce très vif sentiment que la nécessité d’un contre-projet progressiste |1| et émancipateur n’a jamais été aussi évidente, aussi urgente, qu’elle est absolument désirée par une très grande partie de la population — mais qu’en même temps la possibilité de sa mise en place n’a plus été aussi éloignée depuis de très longues décennies. Pour des raisons compliquées qui tiennent sans doute à beaucoup de facteurs mais notamment à la désorganisation proverbiale de la gauche, de la vraie gauche, de celle qui se bat au quotidien pour l’égalité et pour les libertés, pour l’émancipation.

Cette gauche est portée au quotidien par des centaines de milliers de personnes, par des millions de personnes, qui dans l’enseignement, qui sur le terrain social, qui dans le droit à la santé, qui dans la culture, dans la justice, dans l’accueil des migrants, qui dans les batailles pour l’écologie, et dans tant d’autres endroits.

Mais cette gauche se fait stupidement décimer quand la bataille a lieu en terrain découvert, ses forces s’éparpillant en tous sens, courant sus à tous les lièvres qui gambadent, offrant son flanc dégarni aux coups de l’ennemi. Elle sait pourtant, au fond, sa communauté d’idées — et c’est pourquoi elle continuer à se nommer « gauche », même si ce mot lui-même est battu en brèche de bien des manières — mais ne parvient pas à se donner une communauté d’organisation. Les partis historiques de la gauche, qui étaient au principe de cette organisation à l’époque des grandes conquêtes, ne sont plus que des ombres. Ils souvent dépourvus du moindre contre-pouvoir interne, comme le montre la facilité avec laquelle ils peuvent basculer en quelques jours dans le camp de la réaction et de la répression.

Bien sûr, celui qui défend une situation de domination donnée — et donc le privilège d’une petite caste aux intérêts relativement homogènes — a un avantage tactique immense sur la multitude qui souhaite y mettre un terme : il n’a pas à se poser la question de quoi mettre à la place. C’est pourquoi le pluralisme de la gauche est irréductible. C’est pourquoi l’idée même de symétrie, implicite à la forme de bipartition du champ dont parlent les politologues, est fondamentalement bancale, odieuse pour tout dire.

Mais plutôt que de conjuguer ses formes d’action, de se soutenir mutuellement, sur les différents terrains où elle a à intervenir, elle passe bien souvent son temps à s’entredéchirer, comme si la construction d’alternatives locales, le combat électoral, l’action culturelle étaient incompatibles, comme si nous n’avions pas absolument besoin d’une action parallèle sur tous ces terrains. La gauche est, inévitablement dirait-on, traversée de haines corses et de querelles picrocholines qui dévorent une immense part de ses ressources et font fuir par contingents entiers ses militants, qui sont probablement des millions de déçus à tremper leurs jours dans l’amertume — ressassant longuement, parfois, pour seule et résiduelle activité politique, les responsabilités de cette marinade. Comment s’étonner, face à un tel paysage, de la tristesse qui a gagné le corps social, de cette tristesse sans laquelle le vote pour le F-haine ne peut s’expliquer ?

Que faire, alors ? Comment reconstruire une gauche, puisqu’on en est là ? Le débat est essentiel et il est mené, depuis longtemps, en bien des endroits. La réponse, simple, trop simple, que j’ai pour ma part envie de donner, est celle-ci : revenir à quelques revendications simples et fédératrices, mais surtout, positives — sortir du défensif pour affirmer la possibilité d’une conquête — et opératoires. Cesser de reculer. Ces revendications doivent être transversales aux chapelles idéologiques, lesquelles sont légitimes et utiles mais trop souvent sclérosantes par leur sectarisme : apprenons à parfois laisser certaines écharpes au vestiaire, apprenons à conjuguer des débats théoriques intenses et clivants avec une action commune à tous ceux qui se reconnaissent dans la gauche démocratique. Ces revendications, portons-les ensemble, faisons en sorte que le plus grand nombre d’entre nous s’implique dans leur concrétisation. Lesquelles faut-il choisir ? Les possibilités ne manquent pas. La réduction du temps de travail est à mes yeux à la fois la plus fondamentale et la plus fédératrice. Mais il y en a bien d’autres : l’individualisation des droits sociaux, la reconstruction de services publics dignes de ce nom, la gratuité des soins de santé et de l’enseignement, etc.

 
vendredi 20 novembre 2015
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Tags : France | République | Terrorisme

Résister au choc anaphylactique

Ce que nous vivons actuellement porte un nom : choc anaphylactique, à l’échelle d’une société, soit, dans la terminologie médicale à laquelle ce concept est emprunté, « une réaction allergique exacerbée, entraînant dans la plupart des cas de graves conséquences et pouvant engager le pronostic vital ». La piqûre de guêpe n’est pas mortelle, juste douloureuse. La réaction excessive que peut avoir l’organisme peut par contre le mener à s’autodétruire.

Car si les actes terroristes que nous subissons sont choquants, terriblement choquants, bien sûr, ils restent très limités par rapport à d’autres causes de décès, même violents : un habitant de l’Europe occidentale a infiniment plus de chances d’être tué dans un accident de voiture que dans un attentat terroriste. Le nombre d’années de vie perdues en raison de la pollution de l’air est incommensurablement plus élevé, etc. De surcroît, dans ces différents domaines comme dans d’autres, des mesures politiques simples seraient de nature à faire gagner de très nombreuses vies humaines (exemple : 2000 enfants meurent chaque jour dans le monde faute d’accès à des toilettes, et il serait relativement facile d’obtenir une amélioration très substantielle de cette situation). Mais voilà, comme l’indique John Pitseys (CRISP), le terrorisme est d’abord et avant tout un acte de propagande, destiné à entraîner les cibles qu’il vise à agir de façon irrationnelle, à entrer dans une logique d’autodestruction. Et ça fonctionne de façon incroyable : des sociétés entières tombent dans le panneau sous nos yeux.

Médias, réseaux sociaux, partis politiques et autres se font écho et renchérissent dans une psychose collective que plus personne ne contrôle qui peut mener aux dérives les plus dangereuses. Nos sociétés qui s’imaginent (sans doute un peu facilement) être les plus civilisées renoncent en quelques heures à des acquis qui touchent au fondement du modèle social dont elles se revendiquent pourtant, sans qu’aucun contre-pouvoir ne soit en mesure d’y résister avec un peu d’effectivité. Sous prétexte de défendre « les libertés », le gouvernement français vient ainsi de faire prolonger pour plusieurs mois l’état d’urgence. Rien que ça. La pression sociale est telle que seuls six députés ont osé s’y opposer (dont pas un seul du Front de Gauche, pour la honte de celui-ci). L’histoire retiendra le nom de ces six personnes, je l’espère : Pouria Amirshahi, Gérard Sebaoun et Barbara Romagnan au PS et Noël Mamère, Isabelle Attard et Sergio Coronado chez les Verts.

Redisons-le aussi fort que possible : mener une « guerre » contre le terrorisme est un non-sens absolu. Parce que, tout simplement, rien ni personne ne peut empêcher un individu déterminé à fabriquer une bombe (à base de produits ménagers en vente dans toute grande surface, agrémentée d’un peu de shrapnel, et dont la recette est aisément accessible sur le net), à entrer dans un bus, à la faire exploser et à tuer cinquante personnes. En fait, on doit même s’étonner que le commando du 13 novembre n’ait tué « que » 130 personnes. Pour le même prix (si par exemple les trois kamikazes du Stade de France étaient parvenus à se mêler à la foule), ça aurait pu être dix fois pire. Cette « guerre » est perdue d’avance ; définitivement, l’enjeu ne se trouve pas sur le terrain militaire.

En campant la posture du matamore, en déclarant une guerre sans avoir les moyens de la mener (au-delà des frappes aériennes qui ne changent fondamentalement rien, car même à supposer qu’elles parviennent à leur but, ce qui est douteux, dix autres foyers naitront), Hollande, Valls et compagnie plongent dans la logique de mort de « Daech », entrent dans une surenchère mortifère à tous points de vue. On croyait que l’expérience américaine en Irak aurait servi de leçon (la voix de la France, à l’époque, avait été celle de la raison). Non : c’est le gouvernement « socialiste » de la France qui persévère dans cette approche proprement criminelle. Jaurès se retourne (une fois de plus) dans sa tombe. On peut considérer que le tandem Hollande/Valls a d’ores et déjà sur les mains le sang des victimes à venir. Car, comme le soulignait Dominique de Villepin (une des rares grandes voix politiques à faire montre de jugeote dans les circonstances présentes), la France est encore bien plus exposée que ne l’étaient les Etats-Unis. La réaction en chaine des représailles ne fait que commencer. Et elle sera sanglante.

Que faire, dès lors ? La réponse est simple, fondamentale, incontournable : la paix. En Europe et en Orient.

Non qu’il faille délaisser le terrain de l’action policière (dont il importe de mesurer à quel point il diffère de l’action militaire à tous points de vue, dans son essence même). L’action conjuguée de la police, de la justice et du renseignement est indispensable, vitale. Elle a déjà sauvé de nombreuses vies et il importe de saluer ici les personnes qui risquent la leur pour neutraliser les assassins. Mais il serait absolument fou de ne pas voir que l’action policière et judiciaire constitue, à maints égards, une dernière ligne de défense. Et qu’il n’est donc pas raisonnable de lui laisser prendre en charge l’ensemble du risque. Quand je parle d’une dernière ligne de défense, je parle évidemment du travail d’enquête, d’infiltration dans les réseaux terroristes, etc. Et non de cette politique absurde qui consiste à mettre des centaines de pandores lourdement armés en faction devant certaines cibles potentielles (alors que la moindre terrasse de café, le moindre bus, la moindre école peut potentiellement être visée). Cette action de « protection », au-delà de quelques sites très stratégiques (comme les lieux où travaillent ceux qui sont en première ligne dans le combat), est un gaspillage éhonté et considérable de moyens, qui participe de la logique d’installation d’un état d’exception, exactement comme le souhaite « Daech ». Cette politique est d’autant plus inacceptable que tous les budgets publics ont subi, ces dernières années, et notamment les budgets sociaux et culturels, des coupes sombres qui minent les fondements les plus essentiels de cette fameuse « cohésion sociale » dont il est sans arrêt question de façon très abstraite (tandis que, hier, le gouvernement Michel a annoncé, dans l’urgence, un plan de 400 millions d’euros (!) pour la sécurité, on cauchemarde).

Mais le seul espoir que nous avons de continuer à vivre dans des sociétés multiculturelle et libres (c’est-à-dire de convaincre ceux de nos concitoyens qui versent pour le moment dans le choc anaphylactique qu’un autre chemin est possible et qu’ils ne sont pas obligés de tout sacrifier de ce que nous avons construit, car, une fois encore, là est le principal danger), c’est de tarir les vocations suicidaires.

Les mots-clé, pour cela, c’est « égalité » et « justice », à l’échelle locale comme à l’échelle globale.

En commençant par réaffirmer que chaque vie humaine compte. Si la France se veut universaliste comme elle ne cesse de le répéter, elle n’a pas le droit (nous n’avons pas le droit) de traiter de façon aussi dissymétrique les morts occidentales et les autres. Tant que Boko Haram pourra massacrer les populations civiles du Nigéria et des pays voisins dans l’indifférence générale, tant qu’on pourra ignorer, dans toutes les commémorations de Paris, l’attentat de Beyrouth qui a eu lieu la veille (et évoquer abstraitement « toutes les victimes du terrorisme », en passant, participe de cette logique du deux poids deux mesures), tant que le génocide peut menacer au Burundi sans que grand-monde ne s’en émeuve, tant qu’Israël pourra tuer 1000 civils à Gaza dans l’opération « Plomb durci » sans encourir la moindre sanction internationale (au contraire, la France vient de déclarer illégale la campagne BDS),… le discours occidental restera inaudible d’une grande partie de la planète et notamment de l’opinion publique arabe. Et pour cause.

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S’attaquer enfin aux discriminations qui minent tout le corps social (et qui vont empirer). Puis, surtout, fondamentalement, organiser une répartition différente des richesses à l’échelle de la planète. Comme l’écrit Pouria Amirshahi, ce dont nous avons le plus urgent besoin, c’est d’« un changement de politique étrangère, sur une doctrine : leur développement, c’est notre sécurité. Donc, assez de bla-bla, on met le paquet comme le plan Marshall l’a mis pour la France après-guerre. »

Accessoirement (ou pas), si l’on pouvait exiger que George W. Bush, Tony Blair et quelques autres soient traduits devant une cour de justice internationale pour répondre des crimes commis à la suite de l’invasion de l’Irak (chacun se rendant bien compte qu’une grande partie du merdier actuel — en particulier l’existence même de « Daech » — découle de là), ça ferait sans nul doute un bien fou à tout le monde, et notamment aux relations entre l’Europe et le Moyen-Orient.

Et « Daech » ? Il devra être éradiqué, sans doute. Et il le sera — par les Orientaux eux-mêmes — sans difficultés insurmontables lorsqu’il ne sera plus soutenu par plusieurs puissances régionales et lorsque la complaisance (pétrolière) à l’égard du wahhabisme cessera. Comme l’écrit As’ad Abu Khalil (dont je vous recommande vivement la lecture intégrale du texte cité ici), « Il n’existe pas sur terre de moyen d’éliminer la menace que constituent l’EI et les organisations du type Al-Qaïda sans aller à la source, en Arabie saoudite, qui est le QG officiel de l’interprétation terroriste de l’islam. » À cet égard, on peut considérer que les gouvernements occidentaux portent une responsabilité de premier plan dans l’émergence de « Daech » au vu des relations parfois extrêmement amicales qu’ils continuent d’entretenir avec les gouvernements de l’Arabie Saoudite, du Qatar ou de la Turquie, sans lesquels Daech ne serait jamais devenu ce qu’il est devenu.

Bref : il y a beaucoup de choses à faire, mais la plus urgente est de se rappeler que tous les hommes sont des frères.

 
dimanche 10 mai 2015
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Tags : France | Migrations | Europe | République | Egalité

Quelques notes sur « Qui est Charlie ? »

Ayant à présent lu le bouquin d’Emmanuel Todd (« Qui est Charlie ? », éditions du Seuil), je vous livre quelques petits commentaires à son sujet. Au-delà des polémiques assez désolantes — mais tout à fait logiques au vu du propos — qui ont été instantanément lancées par l’éditocratie parisienne, ce livre mérite à mon sens (au moins) un vrai débat et je me permets donc, pour commencer, de vous en suggérer la lecture.

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Bien loin de concerner au premier chef le journal Charlie Hebdo (qui n’est quasiment pas abordé en tant que tel) ni même les manifestations monstres du 11 janvier (qui sont plutôt un point de départ), ce livre est d’abord une analyse d’un mouvement historique de longue haleine qui voit depuis quelques décennies un recul marqué de l’idéal égalitaire. Pour Todd, ce mouvement s’explique notamment par la convergence d’une aspiration inégalitaire historiquement présente dans les structures familiales de diverses régions situées à la périphérie du système français (d’où ses fameuses cartes) avec d’autres tendances similaires présentes en Europe du Nord (et singulièrement en Allemagne).

Il prend forme à travers une construction européenne qui n’est pas « l’association de nations libres et égales » mais un « système hiérarchique dominé par une nation, l’Allemagne » (p. 226). Le cœur de ce dispositif, la création de la monnaie unique est source, selon Todd, d’immense souffrances pour le monde populaire |1|. L’adhésion au projet européen, pour Todd, n’est pas religieuse, mais post-religieuse (c’est le sens de l’expression « catholique zombie », dont on soulignera qu’elle n’a pas été inventée pour l’occasion mais date de la publication du Mystère français, en 2013, co-écrit avec Hervé Le Bras). « Ce n’est pas la religion qui a déterminé l’adhésion à un projet économique. C’est le reflux de la religion qui a conduit à son remplacement par une idéologie, en l’occurrence à la création d’une idole monétaire » (p. 54).

Ce livre concerne ensuite la récupération du signifiant « République » par des courants sociaux historiquement anti-républicains (et issus d’une déchristianisation récente, intervenue depuis les années ’60, au contraire du cœur « révolutionnaire » de la France, dont la déchristianisation date du XVIIIe siècle) pour désigner un schème de pensée complètement distinct du fonds républicain historique. Là où ce dernier était basé sur la triade liberté, égalité, fraternité, le « néo-républicanisme », comme il l’appelle, a presque complètement évacué l’idéal d’égalité.

Ce que dit Todd, c’est que s’est reformée une alliance sociale des classes moyennes et supérieures (une « oligarchie de masse » (p. 137) en situation d’« hégémonie »), celle-là qui avait permis l’adoption du Traité de Maastricht (1992) puis s’était divisée sur le vote du Traité constitutionnel (2005). Et que cette alliance — dans laquelle le PS français joue un rôle pivot, mais dont la gauche radicale n’est pas non plus absente —, tout en se reconnaissant volontiers dans un langage « libéral, égalitaire, universaliste » (p. 85), accepte en fait voire promeut un « fantastique durcissement interne de la société » (p. 91), en particulier à l’égard de la jeunesse, des ouvriers et des personnes d’origine arabo-musulmane.

Sur base de ce constat, Todd envisage deux scénarios. L’un, confrontatif, qui verrait la France basculer complètement dans l’islamophobie et garantirait une exacerbation des tensions (et notamment un regain, par ricochet, de l’antisémitisme) et finalement son déclin : « la réduction à un statut de deuxième zone de 10% de sa population jeune et la fuite probable vers le monde anglo-américain des plus doués d’entre eux marquerait la fin de la France en tant que puissance moyenne » (p. 230).

Le second est celui d’un accommodement avec l’islam, moyennant deux balises : celui du droit au blasphème (et inversement à la dénonciation de celui-ci), dans le cadre d’une liberté d’expression garantie à tous ; et sur l’affirmation de « l’assimilation comme horizon nécessaire » (p. 234), ce qui présuppose la reconnaissance de l’égalité entre les sexes comme condition préalable |2|. Dans ce cadre, « Il s’agit finalement, par réalisme et nécessité, d’admettre pleinement, joyeusement, qu’il existe désormais dans la culture française, dans notre être national, une province musulmane. Il s’agit aussi d’éviter une nouvelle guerre de Vendée, cet affrontement qui avait contribué à solidifier le catholicisme. C’est un catholicisme accepté qui s’est finalement dissous au lendemain de la seconde guerre mondiale » (p. 237).

Ce propos, brièvement résumé ici, je le trouve fortement convaincant ; et plus qu’utile eu regard de ce qui est en jeu. Sur trois points en particuliers.

a) Contrairement à ce que présentent en cœur les Joffrin et cie, l’augmentation des inégalités, rappelle Todd, n’est pas un inéluctable phénomène naturel contre lequel la social-démocratie européenne ferait « ce qu’elle peut ». Elle est le résultat d’une politique économique « démente » associant libre-échange et monnaie forte. Et si l’on peut très éventuellement envisager que le choix de cette politique ne fut complètement conscient dans le chef de tous les acteurs, la persistance dans cette orientation signe une position politique claire.

b) L’offensive culturelle de grande ampleur est résistible, qui vise à dissoudre la grande idée républicaine de l’émancipation et à en récupérer le signifiant à des fins inégalitaires voire ségrégationnistes (Sarkozy). Il est possible de la refonder, notamment en s’appuyant sur l’aspiration égalitaire qui est portée par la culture musulmane : « Notre nouvelle province, l’islam, croit en l’égalité, au contraire de l’Eglise, fondée sur un principe de hiérarchie en tout point contraire à l’idéal républicain. Une intégration positive de l’islam conduirait donc au renforcement de la culture républicaine plutôt qu’à sa subversion » (p. 237).

c) Le front national peut être contré en revenant à des politiques qui font — réellement — droit aux attentes socio-économiques des couches populaires (au contraire des politiques menées indifféremment par la gauche et la droite depuis 30 ans et plus) et en réaffirmant un républicanisme intégrateur et égalitaire.

Sans doute faut-il dire un mot de la méthode utilisée par Todd et qui consiste à rechercher des déterminants profonds et collectifs susceptibles d’expliquer les évolutions que connait la société, y compris en identifiant des moteurs culturels qui ne sont pas toujours assumés ou simplement connus des acteurs. Contrairement à ce qui est écrit un peu partout depuis quelques jours, il ne me semble pas que les reproches de fixisme ou de déterminisme soient très pertinents : au contraire, le tableau décrit est mouvant et évolutif, et différents facteurs de mutation sont identifiés dans le raisonnement. Rien n’est intangible, chez Todd, mais les mouvements sont lents. Et bien sûr, les protestations de libre-arbitre individuel absolu — sur le mode développé par Sophie Aram — sont doublement hors de propos : parce que la tectonique tolère très bien les anomalies statistiques périphériques ; et parce que les protestations de bonne conscience ne mènent pas très loin.

À cet égard, Todd propose une théorie de la « mémoire des lieux » que je trouve particulièrement convaincante au plan empirique et libératrice au plan éthique. Celle-ci postule la prégnance des valeurs faibles pour définir des systèmes anthropologiques et leur transmission « par un environnement plus large que la famille, comme l’école, la rue, le quartier ou l’entreprise ». Autrement dit : « À la deuxième ou à la troisième génération, le descendant d’immigré, quel que soit son système familial originel, adopte celui de la société d’accueil » (p. 141). De quoi il découle la possibilité de mouvements de population compatibles avec une persistance de systèmes de valeurs ancrés localement. Pour le meilleur — le creuset républicain — ou pour le pire. Car « Un François Hollande gardant une trace de croyance en la monnaie unique, quelques poussières d’une tradition familiale différentialiste, une vague idée que l’entrée des enfants d’immigrés dans la nation n’est pas la priorité, ce n’est pas grand-chose. Mais cinq cent milles François Hollande qui se côtoient et se miment tous les jours, ou un million ou même plusieurs millions ? La machine est là, qui peut faire fusionner les croyances en l’euro et en la « différence musulmane » en une idéologie formidable d’obstination, capable d’exclure et de détruire des vies à grande échelle » (p. 182).

Ceci dit, que l’on soit d’accord ou pas avec celle lecture des mouvements longs et profonds, en rupture avec un individualisme méthodologique très dominant, que l’on valide ou non une méthode qui se réclame notamment de Polanyi (et mes ressources en la matière m’incitent à adopter un profil modeste sur ce terrain), il me semble que c’est surtout des conclusions pratiques du livre qu’il conviendrait de discuter. Et que c’est surtout ces conclusions pratiques — le choix entre un scénario de confrontation différentialiste et un scénario égalitaire d’intégration, avec toutes les conséquences qui s’ensuivent — qui ont été et vont être, je le crains, éludées par beaucoup de commentateurs autorisés, pour qui la confrontation avec un certain nombre de faits pointés par Todd serait sans doute assez difficile à assumer.

 
jeudi 22 mai 2014
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Tags : VEGA | Belgique | Démocratie | Gauche

Le vote et la colère

À quoi sert un vote ? Est-ce que vous vous êtes déjà posé sérieusement la question ? Pour ma part, pendant longtemps, ça m’a semblé évident : mon vote me situait dans l’espace socio-politique, il créait un lien avec un courant de pensée actif dans la société ; sans doute contribuait-il même à définir mon identité.

Pourtant, en y réfléchissant, il me semble qu’on se rend compte qu’il y a de multiples usages du droit de vote |1|. Et, par hypothèse, tous sont respectables : c’est le postulat démocratique de l’égalité de chacun devant la chose publique. Ce qui ne nous dispense pas d’y réfléchir.

Par exemple, ces derniers temps, très manifestement, beaucoup de gens semblent avoir décidé d’utiliser leur droit de vote pour exprimer la colère — ô combien compréhensible — qui les anime face à des politiques qui leurs tombent sur la gueule et démolissent leurs existence, la leur, celle de leurs proches, et jusqu’aux fondements culturels de la société dans laquelle ils se sont construits. Faut dire que ça s’est empilé, les derniers temps et qu’avec le garrot des traités européens qui se resserre sur nos vies (et l’effarante menace du traité transatlantique qui plane désormais), avec les cinq années sans élection que nous avons devant nous (qui a dit que cette réforme allait créer de la démocratie ?), avec la pression absurde des droites extrêmes partout en Europe (oui, les politiques de droite sont d’abord impulsées... par les droites, il convient de ne pas l’oublier), il y a tout lieu de penser que ça va encore sévèrement empirer.

Dans de pareilles conditions, comment ne pas comprendre les appels, qui se multiplient, à un vote « contre », à un vote pour « punir » la gauche gouvernementale et ses insuffisances ? Moi aussi, j’ai radicalisé mon vote, dans les années qui ont suivi le débat sur le traité constitutionnel européen (devenu traité de Lisbonne). Sans doute même que si les partis de la gauche de gouvernement avaient été capables de faire front à l’époque face à cette énième offensive néolibérale, VEGA n’existerait tout simplement pas.

Cela dit, au fil du temps, j’ai aussi pris fortement distance avec tout l’affect dont on entoure le vote. Je continue à penser que c’est absolument essentiel, je ne pense pas que le principe du suffrage universel et de la représentation politique est dépassable. Mais je pense que la politique est surtout un travail quotidien, qui nous concerne tous, et dont le vote n’est que la mesure épisodique. Je pense aussi que les partis politiques sont des constructions très imparfaites, terriblement décevantes presque par essence, parce que nous attendons tous d’eux — en particulier ceux qui campent dans la figure de la déception — des choses qu’ils ne peuvent pas nous donner. L’impuissance dont ils font largement preuve (que ce soit dans l’engluement gouvernemental ou dans l’activisme extra-parlementaire) est aussi, au moins en partie, la nôtre.

Je ne vois certainement pas cela comme une fatalité. Mais je pense qu’il faut faire preuve, collectivement, d’une modestie certaine.

En sorte que, même si je suis encore en colère, j’ai de plus en plus tendance à voir mon vote comme un simple levier. Un levier parmi beaucoup d’autres, car si je reste donc convaincu que la représentation démocratique reste légitime et incontournable, je pense aussi qu’elle est totalement insuffisante à faire vivre une société démocratique. Ce levier, j’essaie de le mettre au service de divers objectifs que je pense pouvoir ranger en deux catégories : 1) influencer concrètement le jeu politique pour que la société dans laquelle je vis ressemble autant que possible à celle que je souhaite voir advenir (que ce soit en défendant des conquis sociaux et environnementaux, ou en en conquérant de nouveaux) et 2) permettre à de nouvelles idées — qui n’ont pas encore beaucoup d’audience — de se construire et de gagner en légitimité, pour préparer les combats de demain.

Ce qui est sûr, c’est que mon vote ne définit plus du tout mon identité. Je pense que les partis politiques sont globalement des objets trop incertains que pour s’y lier de manière existentielle. Surtout, je ne veux pas — plus — que mon engagement politique — et ceci d’autant plus que, dans mon cas, l’électeur se double d’un militant, d’un partisan — me coupe bêtement d’autres personnes, ces amis, ces frères parfois, qui agissent dans un sens similaire mais que les circonstances de la vie et de l’engagement ont fait atterrir dans d’autres crèmeries |2|.

Et la colère, me demanderez-vous ? Eh bien, je suis convaincu que le vote est un mauvais exutoire pour elle parce que celle-ci amène facilement à poser des choix qui nous desservent : opter pour un vote « punitif » qui aura pour conséquence de punir les classes populaires dans leur ensemble, ça ne me semble pas très malin.

La colère, c’est dans l’espace public, dans le mouvement social, dans l’action quotidienne et concrète qu’elle a à s’exprimer. C’est dans cette sphère qu’elle me semble légitime et efficace. Si tous les gens qui sont en colère aujourd’hui étaient dans la rue, lorsque sont lancés de très larges appels très larges à manifester contre, par exemple, la barbarie du traité transatlantique, PolBru ne pourrait plus se permettre les excès auxquels on a assisté la semaine dernière. Si tous les gens qui sont en colère investissaient les lieux de la démocratie quotidienne, les assemblées syndicales par exemple, il est probable que les revendications sociales légitimes et historiques des travailleurs retrouveraient du mordant — l’augmentation des salaires et des prestations sociales, la réduction du temps de travail, l’amélioration des conditions de travail pour toutes et tous, y compris dans les secteurs et les entreprises dont les travailleurs sont moins bien défendus ; mais aussi la remise en place d’un vrai droit au chômage.

Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’une gauche de témoignage qui passe son temps à flinguer la gauche de gouvernement dans les institutions. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un mouvement social fort, tenace, conséquent, qui ne se laisse pas égarer par les miroirs aux alouettes et les chausse-trapes divers dont sa route sera nécessairement garnie.

Dimanche, je voterai bien sûr pour VEGA là où nous nous présentons, à savoir au niveau régional (à Liège ; une liste est aussi présente à Bruxelles) et au niveau européen. Et je soutiens en particulier la tête de liste de VEGA à Liège, Salvador Alonso Merino. Pour des raisons que vous connaissez : parce que je pense que VEGA, même si le processus amorcé est encore très fragile, représente une tentative crédible de l’indispensable synthèse entre l’héritage du Mouvement ouvrier et l’écologie politique, synthèse dont il ne me semble pas qu’elle ait jamais été réalisée ou même proposée avec densité dans l’espace socio-politique belge. Cette synthèse, nous la nommons « écosocialisme » et j’ai la solide conviction qu’elle a de réelles chances de polariser fortement les débats et les mouvements politiques de gauche dans les années à venir. Ce vote correspond à la seconde catégorie de mes motifs à voter : faire advenir du neuf. En l’occurrence, c’est par exemple la réduction collective du temps de travail — la mesure phare de la campagne de VEGA, qui est très seul à la porter dans le paysage — qui me semble devoir être absolument soutenue.

Mais aux législatives, là où VEGA ne se présente pas, je voterai pour la gauche dont je pense qu’elle sera le mieux à même de défendre la Sécurité sociale, demain, au Parlement, au Gouvernement. Parce que je ne crois pas, je n’ai jamais cru, aux stratégies du pire. Parce que je sais le prix avilissant de la souffrance sociale.

Sans illusion, mais sans la moindre hésitation.

 
jeudi 8 mai 2014
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Tags : Belgique

Ne pas négocier avec la NV-A, vraiment ?

J’aimerais dire, dans cette bizarre campagne, combien me semble faible et inconséquente l’attitude des grands partis francophones qui, ces derniers jours, déclarent, les uns après les autres, que, peu ou prou, ils ne négocieront pas avec la NV-A.

En effet, ce faisant :

  • Ils donnent absolument raison à celle-ci lorsqu’elle explique qu’il n’y a plus de démocratie belge (ce qui, au demeurant, n’est pas nécessairement un problème fondamental, mais pose quand même quelques difficultés dans l’immédiat).
  • Ils se décrédibilisent d’avance dans leur rôle de défenseurs des idées qu’ils prétendent défendre (à quoi sert un parti politique qui refuse par principe de négocier avec l’interlocuteur que les urnes auraient rendu incontournable ?).

Cette attitude aberrante (je me demande, soit dit en passant, si les adorateurs de ce non-concept ne pourraient pas ici parler de « populisme »), cette attitude aberrante, dis-je, des partis francophones s’explique cependant rationnellement. Principalement, me semble-t-il, par la démonétisation accélérée — sous l’influence de quelques imprécateurs et de différents facteurs dont il conviendra de faire l’inventaire — de la valeur de la négociation (et donc du compromis). Il faut en poser le constat tragique : transiger n’a pas bonne presse. C’est-à-dire, si l’on veut bien pousser le raisonnement jusqu’à son terme, que l’on assiste à une démonétisation accélérée de la légitimité d’un système électoral proportionnel (et pour cause : la négociation est de rigueur lorsque personne n’a la majorité à soi tout seul ; c’est en tout cas la moins mauvaise option que je connaisse, et la moins violente).

Quiconque m’aura fait la grâce de me suivre dans ce bref développement pourra sans doute considérer avec moi que les risques auquel tout ceci nous mène sont considérables.

Autrement dit : si l’on veut défendre un régime politique dans lequel les expressions minoritaires ont leur place, je pense que l’on est condamné — et chacun d’entre nous a ici une responsabilité — à faire preuve de nuance dans la lecture du jeu des coalitions gouvernementales — même si leur illisibilité, je l’admets bien volontiers, constitue un problème énorme.

Plus concrètement, en ce qui concerne la question de la Belgique, il se pourrait bien que l’on soit amené, assez rapidement, à choisir entre « l’avenir du pays » et celui de son modèle social. Et qu’il convient donc, de façon urgente, de demander avec insistance aux forces politiques qui prétendent garantir les deux à la fois (soit l’entièreté des partis francophones représentées au parlement, mais paradigmatiquement le Parti socialiste dont la conjonction de ces deux éléments constitue quasiment le slogan de campagne) ce qu’ils comptent faire lorsque — après s’être résolus à négocier avec la NV-A en dépit de leurs promesses électorales, s’il échet que celle-ci soit effectivement incontournable — ils seront mis devant ce dilemme.

 
lundi 10 février 2014
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Tags : Urbaphobie | Transition | Mobilité | Fiscalité

Taxation au kilomètre : élargissons l'angle de vue

La Belgique a décidément bien du mal à débattre sereinement de la manière d’organiser la transition vers un modèle plus soutenable d’organisation du territoire et de la mobilité. La polémique qui dure depuis trois jours sur la « taxe au kilomètre » n’est malheureusement qu’un nouvel avatar de cette impasse dans laquelle nous nous enfonçons depuis quelques longues décennies, déjà.

Résumons les faits. On sait qu’une expérience pilote va commencer d’ici quelques jours pour étudier des scénarios de transfert de la fiscalité automobile d’une logique forfaitaire (taxe de mise en circulation) vers un payement au kilomètre. Vendredi matin, deux journaux flamands ont révélé l’existence d’un accord entre les ministres régionaux de la mobilité sur un tarif kilométrique à appliquer dans le cadre d’une : 9 centimes en zone urbaine, 5 centimes sur autoroute et 6,5 sur les autres routes. Les automobilistes ont donc fait leurs calculs, pour se rendre compte que la facture allait augmenter pour beaucoup d’entre eux. Si l’on ajoute qu’un nouveau système de flicage est supposé être mis en place dans chaque véhicule pour gérer le dispositif, on comprend qu’il n’en a pas fallu plus pour mettre le feu aux poudres. Et pendant que RTL égrène, avec les heures qui passent, les signatures qui tombent par dizaines de milliers au bas d’une pétition contre le machin, les stratèges (?) d’Ecolo doivent être en train de se demander si ceci ne va pas ressembler à un remake de la saga des écotaxes et comment ils s’y sont pris pour se mettre dans un pareil pétrin.

Ceci appelle trois remarques, me semble-t-il.

1. La situation actuelle est intenable. C’est un fait incontestable. Le cocktail délétère qui mélange étalement urbain, autosolisme, sous-investissement dans le rail et chômage de masse, pour en rester à ses principaux ingrédients, nous mène tout droit dans le mur. Le territoire est organisé de façon de plus en plus aberrante, véritablement mité par l’agrégation des myopies de tous ceux qui rêvent de vivre « à la campagne ». Dans ce paysage anomique, la bagnole devient l’outil de survie de toute une partie de la population. Et vu la pression générale qu’ils subissent (merci l’ONEm), les travailleurs sont conduits à accepter des boulots de plus en plus loin de chez eux — à s’imposer parfois des trajets quotidiens invraisemblables —, ce qui aggrave considérablement la situation. Si l’on ajoute à cela l’incurie des gestionnaires du transport public (pour quand, encore, le RER ?), on aura un tableau plus ou moins complet de la situation. Conséquences : le transport est le seul secteur dont les émissions de gaz à effet de serre restent incontrôlables ; la fiscalité automobile — pourtant non négligeable — est loin de couvrir tous les frais que la bagnole engendre pour la collectivité (le mythe de l’automobiliste « vache à lait fiscale » n’est définitivement qu’un mythe) ; les villes sont chaque jour un peu plus invivables en raison de la pression automobile qui étouffe leurs habitants ; du coup, l’exode urbain se poursuit, en sourdine, même si pas mal de monde s’échine à prétendre le contraire. Néanmoins, certains de nos concitoyens tiennent manifestement beaucoup à se mettre la tête dans le sable.

2. Ceci établi, on comprend mal en quoi une fiscalité automobile au kilomètre pose problème sur le principe (je ne parle pas, à ce stade, des modalités concrètes). C’est sans doute un mécanisme plus juste que la taxation forfaitaire (pour autant, détail important, qu’une modulation significative en fonction de la cylindrée du véhicule soit conservée, ce qui ne semble pas à l’ordre du jour), qui se rapprocherait d’une redevance pour l’usage d’infrastructures qui coûtent extrêmement cher ; c’est réellement incitatif à modifier certains comportements (le covoiturage ou le choix d’utiliser le transport en commun sont immédiatement récompensés). Quant aux périurbains, qui ont choisi d’aller habiter à 30 ou 50 km de la ville, où ils continuent néanmoins à se rendent tous les jours en bagnole, il est grand temps — sorry, mais il faut arrêter de tourner autour du pot — qu’ils assument les conséquences considérables de leur mode de vie sur la société, l’environnement et leurs concitoyens. Y’a pas de raison que les urbains bouffent continuellement des particules fines, ne puissent plus profiter de leur environnement parce que l’espace public est principalement occupé par la circulation et le stationnement... et en plus financent des infrastructures qui sont principalement destinées à pérenniser le mode de vie périurbain (même le tram de Liège a été conçu plus pour les périurbains que pour les urbains !). Soit dit en passant — juste comme ça, au passage —, avez-vous noté que trois des principaux partis politiques de la région semblent considérer qu’en dépit de l’état des finances régionales, il n’y a pas grand-chose de plus urgent que de remettre le projet d’autoroute CHB à l’agenda |1| ?

3. Le problème, le gros problème — ce qui explique en partie les réactions furibardes des derniers jours et qui fait qu’on ne peut pas leur donner complètement tort —, c’est qu’on ne peut pas aborder un sujet comme celui-ci sous le seul angle de la responsabilité individuelle. La périurbanisation est aussi la conséquence de politiques publiques passées et présentes. La situation déplorable du logement dans les villes — et en particulier à Bruxelles — explique beaucoup de choses. L’organisation d’un changement de cap — qui est vraiment urgent et nous obligera à changer certaines choses dans notre quotidien — ne peut être que global et collectif. C’est un nouvel équilibre à trouver, à l’échelle de la société. Ça passera non seulement par une relocalisation de l’activité (décentraliser les lieux de travail, permettre à chacun de travailler plus près de chez soi), un investissement massif dans les transports publics (qu’il faudra financer), des mesures drastiques contre l’étalement urbain donc une vraie priorité donnée à la qualité de vie en milieu urbain. Ça passera aussi, plus globalement, par une réduction du rythme de la vie, le partage du travail, une réduction de la pression insensée que subissent pas mal de salariés aujourd’hui, etc.

Conclusion : les réalistes ne sont pas ceux qu’on dit, ceux qui défendent le statu quo, ceux qui signent des pétitions pour que rien ne change alors qu’on va droit dans le mur et qu’on le sait. Les réalistes, ce ne sont pas non plus les donneurs de leçon hors sol qui préconisent des solutions à appliquer de manière autoritaire sur une population qui est épuisée par l’austérité.

Les réalistes, ce sont ceux qui cherchent à repenser un équilibre d’ensemble, dans lequel chacun à sa place. Ils sont un peu trop peu nombreux, dans ce débat, je trouve.

 
jeudi 6 février 2014
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Tags : Chemin de fer | Liège | Europe

« Carex », un arbre pour cacher le désert du fret ferroviaire ?

Le projet « Carex », visant à la création d’une gare TGV fret à l’aéroport de Bierset |1|, avance bien, à la satisfaction générale des commentateurs. Ce dossier mérite cependant trois mots de mise en perspective.

On peut en effet, je le crains, s’attendre à ce que se répète avec le « TGV fret » ce qui s’est produit avec le TGV tout court et est désormais bien documenté |2| : le développement d’un réseau ferroviaire européen à grande vitesse s’est fait au prix (franchement prohibitif, à mes yeux) d’une augmentation considérable des coûts du transport ferroviaire (et donc des tarifs pour les utilisateurs) et, parallèlement, de de l’éradication de nombreux services sur lignes régulières dont les performances n’étaient pourtant guère éloignées de celles du TGV (et qui lui faisaient donc concurrence, en offrant des tarifs nettement moindres). Résultat : la mobilité ferroviaire internationale s’est (un peu) améliorée pour une petite élite qui a les moyens de payer et s’est (fortement) dégradée pour le grand-nombre (qui utilise donc désormais Ryanair, avec toutes les conséquences que cela implique).

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Plan d’implantation du projet à l’aéroport de Liège. Source : liegecarex.com

Je ne jette pas la pierre au projet Carex, qui a sans doute certains mérites (on peut l’espérer, celui de ramener vers le rail certains trafics qui utilisent aujourd’hui la route ; sans doute aussi celui de participer à la difficile rentabilisation des infrastructures à grande vitesse, etc) et je ne méconnais pas l’enjeu stratégique pour la région liégeoise de s’insérer dans un tel réseau européen. Mais le risque est bien réel qu’il ne soit l’arbre qui cache le désert ferroviaire qui s’est rapidement étendu ces dernières années dans le fret, sans guère éveiller l’intérêt public.

Tout comme la priorité pour le développement du transport international des voyageurs ne saurait être encore la grande vitesse — mais doit plutôt porter sur la remise en service de liaisons sur lignes classiques, en particulier les trains de nuit —, le (re)développement du fret ferroviaire ne reposera pas sur la grande vitesse, mais sur un nouveau modèle d’ensemble, ne négligeant plus le trafic diffus, offrant des solutions de ferroutage, redéployant une offre au plus près des utilisateurs finaux, etc.