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Juin 2016

 
jeudi 23 juin 2016
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En attendant le Brexit

Nous voilà donc arrivé au jour du référendum sur le {Brexit}. Le suspense est à son comble. Pour ma part, je le dis sans ambages: j'espère que le «leave» l'emportera. Parce que je pense que c'est une condition {sine qua non}, mais loin d'être suffisante, bien sûr, à un tournant vers une Europe démocratique et sociale. Même si {l’intégration} ne me semble pas un objectif en soi, je suis assez d’accord avec Paul De Grauwe, qui déclarait les choses suivantes, ce mercredi, dans [une interview au journal Le Soir->http://plus.lesoir.be/node/47002]. {«Si la Grande-Bretagne reste dans l’Union européenne, elle va poursuivre sa stratégie qui consiste à bloquer chaque entreprise d’intégration. Voire même de tenter de déconstruire l’Union. Car elle rejette le modèle en vigueur actuellement en son sein, à savoir des décisions prises à la majorité des Etats-membres. Et cela, la Grande-Bretagne ne l’a jamais accepté. C’est un problème. Ils veulent un retour à un modèle intergouvernemental dans lequel chaque pays a un droit de veto. Ce n’est pas une bonne chose pour l’Union européenne. La Grande-Bretagne n’est pas le seul pays à souhaiter cela. Mais c’est le pays le plus important d’entre eux.»} Ajoutant:{«D’autres pays pourraient décider de se dégager de cette Union. Et je dis : qu’ils le fassent ! On ne va pas faire une Union avec les pays qui sont là à Contrecoeur. Les 28, ce n’est pas sacro-saint. On est sans doute trop nombreux. On est actuellement dans une dynamique qui conduira sans doute à terme à une désintégration. Je pense donc qu’il faut aller de l’avant. Avec en tête l’objectif de produire davantage de bien-être. Car l’Union européenne a réagi de manière catastrophique à la crise financière.»} Les nombreuses voix de gauche qui plaident contre le Brexit {«au nom de l'idéal européen»} (jusqu'à [Varoufakis->https://www.theguardian.com/world/2016/apr/07/brexit-would-be-the-worst-of-all-worlds-says-varoufakis] qui a, me semble-t-il, perdu là une bonne occasion de se taire) se fourvoient à mon avis complètement sur le rôle réel que le Royaume-Uni a joué dans le processus de construction européenne au cours des quatre dernières décennies et qui a essentiellement consisté à faire de l'Union un espace économique intégré mais dépourvu de mécanismes démocratiques élémentaires, à commencer par un Parlement souverain et par des règles d'harmonisation fiscale — soit tout ce que le Royaume-Uni déteste. Le Royaume-Uni a aussi joué un rôle décisif dans l'élargissement précipité de 2004, qui a condamné pour de nombreuses années le projet d'une Union protectrice des droits sociaux (et c'est précisément pour cette raison que le Royaume-Uni a agi en ce sens). J'écris ceci sans enthousiasme, parce que la fin de cette campagne est marquée par l'assassinat de la députée travailliste Jo Cox et que je suis affligé par cette mort inacceptable. J’écris ceci en sachant que les triomphateurs d’un éventuel Brexit — les Nigel Farage ou les Boris Johnson — sont à l’antithèse de tout ce que j’ai toujours défendu. Mais l’intérêt de la Grande-Bretagne, qui est assez clairement de rester dans l’Union, n’est pas celui du reste de celle-ci. Britannique, je serais probablement militant du «remain», au côté de Ken Loach ou de Jeremy Corbyn. Continental que je suis, je suis persuadé qu’il vaut mieux que la Perfide Albion redevienne insulaire. J'écris ceci avec à l'esprit les saillies d'une violence inouïe lancée par toutes sortes de pompeux cornichons contre le vote populaire (d'où qu'il soit, finalement, britannique aujourd'hui, d'ailleurs demain), «en perte de repères» (sic), accusé de voter «avec ses tripes» contre la raison rationnelle qui trouve son incarnation parfaite dans les marchés boursiers — toute dissidence au consensus néolibéral étant immédiatement rangée, sans autre forme de procès, dans la catégorie du «populisme». Vous croyez que j'exagère ? C’est exactement le thème de [la chronique d'Amid Faljaoui->http://trends.levif.be/economie/politique-economique/brexit-les-britanniques-vont-ils-voter-avec-leur-coeur-ou-avec-leur-tete/article-opinion-515053.html] de ce mercredi. Sans rire. Mais non, trois fois non : dans le chef des classes populaires, il est parfaitement {rationnel} de voter contre la mondialisation néolibérale (dont l'Union, dans sa forme actuelle, n'est guère plus qu'un avatar) qui a éradiqué — et en Grande-Bretagne plus qu'ailleurs — tout un monde, toute une culture, qui a laissé sur le carreau des millions de personnes, qui a précarisé la majorité des travailleurs, qui a bousillé une grande partie des services publics. J’espère que le Labour de Corbyn pourra proposer une sortie par le haut à cette aspiration. J'écris ceci, enfin, empli d’atermoiements, parce que l'Europe sociale est un rêve qui a manifestement sérieusement trébuché et qu'il faudra, en tout état de cause, de longues années avant de remettre en chantier et de faire aboutir le projet d'institutions européennes émancipatrices et protectrices des citoyens. Je pense pourtant qu’il y a quelque chose d’irréversible dans le projet européen, parce que je ne pense pas que les États (sauf peut-être l’Allemagne et la France) ont la taille critique pour jouer un rôle effectif de régulation dans une économie mondialisée. Ou pour le dire autrement: je pense que la gauche gagnera au niveau européen, ou ne gagnera pas. On espère que les Espagnols, après les Grecs et les Portugais, ouvriront le chemin, ce dimanche, en mettant Unidos-Podemos dans de bonnes conditions pour former un gouvernement.
 
vendredi 17 juin 2016
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Pour Defeyt

Le débat sur l'inconditionnalité du revenu a pris beaucoup d'ampleur ces derniers temps, avec des propositions en sens très divers. Quelques remarques pour contribuer à ce débat. 1. Dès lors que l'on constate que la socialisation d'une partie du revenu est défendue, dans des formes extrêmement variées, par des (néo)libéraux (Bouchez, Vivant), des socialistes (Magnette, [désormais->http://www.lalibre.be/actu/politique-belge/paul-magnette-l-allocation-universelle-c-est-le-sens-de-l-histoire-5756fe2735708ea2d6405664]), des écologistes (Defeyt) ou des communistes ([Friot->http://www.reseau-salariat.info/]), il est urgent de sortir d'un débat nominaliste «pour ou contre l'allocation universelle». Ça a à peu près autant de sens que de débattre, sans autre précision, de l'opportunité d'une réforme fiscale: dans tous les cas, il s'agit de regarder ce qu'il y a {dedans}, et de voir à qui ça profite et de quelle manière. 2. La Sécurité sociale est notre bien commun le plus précieux. La distinction doit être marquée entre ceux qui veulent la défendre et la renforcer (et donc aussi l'adapter aux évolutions de la société) et ceux qui veulent la détricoter (ce à quoi peut aussi mener, ce qui est plus pervers, sa statufication). Dans ce débat miné, retracer une ligne de partage est peut-être moins intuitif qu'il n'y parait. 3. La Sécurité sociale a été construite pour protéger le {salariat}. Elle ne couvre que très imparfaitement le {précariat}, dont l'importance ne cesse pourtant de croître, notamment parmi la jeunesse. Est-il souhaitable qu'un étudiant diplômé après 24 ans n'ait (désormais) plus droit à rien? Est-il acceptable qu'une personne ayant travaillé pendant 20 ans à mi-temps n'ait ouvert aucun droit au chômage? Bien sûr que non. 4. En conséquence, c'est vers l'aide sociale que des contingents entiers de précaires ont été redirigés au cours des décennies et (encore plus) des années récentes. Ce qui est insupportable. Parce que renvoie des travailleurs sans emploi au statut infamant d'«assisté», processus injuste et humainement destructeur. Parce que cela pervertit le rôle des CPAS. Entre autres choses. 5. Certains mécanismes de Sécurité sociale varient aujourd'hui selon que ses bénéficiaires cohabitent ou non avec d'autres personnes (ainsi que selon le statut social et fiscal de ces personnes). Ce principe est injuste d'un point de vue assurantiel (a minima), impraticable (la diversité et la labilité des situations personnelles ne se prêtent pas à ce genre de casuistique), intrusif (qui trouve encore normal que des agents de l'Etat soient amenés à inspecter les gardes-robes à la recherche de petites culottes ?) et surtout gravement contre-productif (il plonge dans la difficulté des personnes qui, sans cela, pourraient s'en sortir en se regroupant dans diverses formes de cohabitat). Vu le stand-by absolu sur le front de l'{individualisation des droits sociaux} (qui n'est pas, loin s'en faut, une priorité politique ou syndicale, à ce jour), le débat sur l'inconditionnalité du revenu rouvre à cet égard des perspectives utiles. 6. La position «travailliste» qui consiste en substance à dire (de façon parfois explicite, mais le plus souvent très chantournée) que ce problème sera résolu en retournant au plein-emploi salarié ne relève plus seulement de la lévitation sous substances psychoactives mais aussi de la non-assistance à personnes en danger. Elle revient à se cacher la tête dans le sable face à la réalité technique de l'automatisation (qui va détruire de nombreux emplois dans les décennies à venir dans de multiples secteurs)... et à laisser sur le carreau (depuis 40 ans, ça commence à bien faire!) les exclus du salariat (plus ou moins volontaires, là n'est même plus la question). 7. Dès lors, il s'agit de faire évoluer la sécurité sociale pour accompagner une réduction globale et massive du temps de travail, qui ne sera pas uniquement une réduction du temps de travail hebdomadaire (la semaine de quatre jours, pour commencer) mais aussi une réduction du temps de travail à l'échelle de la vie tout entière. Rappelons que le choix à poser concerne moins la durée du travail elle-même (le temps de travail est en baisse de toute façon) que le fait de savoir si on organisera cette décrue dans une préoccupation égalitaire et civilisée ou si l'on choisira la guerre de tous contre tous pour capter des emplois de plus en plus rares et la destruction consécutive de tous les statuts sociaux. 8. Toute évolution doit se faire en veillant à ce que chaque membre valide de la société soit (redevienne) {producteur de valeur économique} (dans la mesure de ses capacités) pendant certaines périodes de sa vie (sachant que d'autres pourront être consacrées à d'autres activités, au libre choix des individus) et soit {reconnu} pour cela. Pour une raison de justice élémentaire (le mouvement social n'a pas combattu la rente pendant des siècles pour en instaurer une nouvelle variante). Mais aussi, et plus fondamentalement, pour une raison démocratique: dans la production réside le pouvoir «primal» d'une société. Ce n'est pas un hasard ou un contre-sens si les néolibéraux souhaitent une allocation d'un niveau suffisant à la {survie} tout en dérégulant massivement le marché du travail: il s'agit en effet, à travers ce mécanisme, de déqualifier les classes populaires de leur statut de producteur (porte ouverte, ensuite, aux pires dérives). Au contraire, c'est d'une {socialisation d'une partie du salaire} que nous devons parler, à la suite de Bernard Friot (même s'il défend quant à lui une socialisation intégrale du salaire, ce qui est très contestable, parce que la définition de la valeur sociale du travail ne peut relever du pur choix individuel et parce que cela mènerait à une centralisation de la vie économique autour d'une seule instance). 9. Dès lors, c'est par la {cotisation sociale} qu'il convient de financer ce salaire socialisé et non par la fiscalité (et a fortiori la fiscalité basée sur une assiette conjoncturelle à l'échelle historique, comme par exemples les voitures de société ou la spéculation financière). C'est, selon moi, le principal point problématique (sans doute surmontable) dans [la proposition de Philippe Defeyt->http://despommesetdespoires.agora.eu.org/IMG/pdf/201606_defeyt.pdf]. Celle-ci consiste à instaurer un revenu «socle» de 600~EUR par mois par personne majeure (300~EUR pour les mineurs) venant s'ajouter (et non se substituer) aux régimes de sécurité sociale existant tout en individualisant tous les droits sociaux et insistant sur la nécessaire régulation du marché du travail. La proposition de Defeyt est crédible et désirable, pour ne pas dire carrément enthousiasmante. Chacun devrait la lire avec la plus grande attention et, surtout, à prendre le temps de bien la comprendre avant de lancer des invectives, comme on en relève trop souvent dans ce débat.