mardi 14 février 2012
Aucun commentaire

Perdre 100 euros par mois

Avec son autorisation, je recopie ici un texte écrit par mon ami Tcherry, qui parle de la vie au chômage et de l'avenir que nous réservent les mesures austéritaires du gouvernement Di Rupo, qui préfère enfoncer la tête des pauvres sous l'eau plutôt que de faire contribuer les riches. Parce que oui, nous vivons -- les illustrations de ce billet nous aident à nous en souvenir -- dans les sociétés les plus riches de l'histoire de l'humanité. Notez, Tcherry ne vit «même pas» sous le seuil de pauvreté. Il est en bonne santé et vit dans une ville où les loyers restent raisonnables. Je veux dire: la classe populaire de notre pays est à l'os. La pressurer plus encore, c'est lui enlever l'essentiel. Bonjour, Je vais être touché dans les mois qui viennent par la dégressivité des allocations de chômage. Je suis chef de ménage, j'ai un «enfant», Sacha, de près de 16 ans (pour lequel je paie une pension alimentaire). Moi, j'en aurai 53 dans une bonne semaine. Au 1er avril prochain, je serai chômeur depuis 7 ans sans interruption. Je vais perdre plus de 100 euros/mois: les mois «moyens», de 26 jours, je touche actuellement 1180 euros, je vais progressivement descendre à 1070 euros à partir du 1er juillet prochain. À première vue, cela fait une participation au remboursement de la dette de l'Etat égale à 10% de mon revenu, soit une contribution deux fois plus élevée que celle tant médiatisée des Ministres (5 %) et de 3 à 5 fois supérieure à la contribution volontaire (!) des membres de la famille royale (qui perdraient un à deux sauts d'index, soit entre 2 et 4 % sur l'ensemble de leur dotation annuelle !). Je dirais bien comme Thomas Gunzig, dans un des ses billets du matin sur la Première (première de quoi, je me le demande ?), apprenant que le Roi avait « choisi » de participer à l'effort « comme tout le monde » : « Je savais pas moi qu'on pouvait choisir, j'ai l'impression qu'il y a une arnaque, on m'a pas dit à moi que j'avais le choix parce que si j'avais su ça... » Je dis que « à première vue », ma « contribution », ça fera 10 % mais à y voir de plus près... car quand on a un revenu comme le mien et que rien, pas un cent ou presque (une Chimay bleue de temps en temps ? ok, dac !) n'est du superflu, ça ne se joue pas tout à fait comme pour les pourcentages perdus par les ministres et le roi ou la reine, où ce qu'ils perdent sera juste retiré de l'épargne qu'ils se font chaque mois ou de quelques dépenses luxueuses qu'ils reporteront à plus tard. Quand on s'en prend au revenu de ceux qui ont peu, pour que le pourcentage de la privation, de « l'effort », qui est imposé, prenne toute sa « grandeur », il faut calculer différemment. Il faut d'abord enlever ce que j'appelle l'incompressible et l'incontournable, c'est-à-dire le loyer (ce n'est parce que le gouvernement réduit mes alloc que ma proprio va réduire mon loyer... Incompressible donc !), les charges (eau, gaz, élec... que ma fibre écologique avait déjà réduits au maximum ou presque), l'assurance incendie (obligatoire pour tout locataire), l'assurance complémentaire à la mutuelle (obligatoire) et l'assurance hospitalisation (à 53 ans bientôt, atteint d'arthrose, avec un taux élevé de cholestérol et des antécédents familiaux en terme de maladies cardio-vasculaires, c'est pas du luxe, c'est juste un sain calcul de précaution basique), les taxes communales, provinciales et régionales (toutes obligatoires) et mes frais de communication (internet et gsm, je paie 48 euros/mois, qui dit mieux ?), sans quoi je serais coupé du monde. Cela me fait un total de plus ou moins 640 euros. S'y ajoute une pension alimentaire pour mon fils de 200 euros/mois, sa mère étant chômeuse elle aussi. Soit incompressible et incontournable (ou presque) de 840 euros/mois. Sans mettre un sou de côté pour les coups durs ou les frais exceptionnels (réparation d'un convecteur, achat d'une nouvelle poêle ou d'une nouvelle casserole, réparation de mes lunettes qui sont tombées par terre,...), il me reste 340~euros/mois, soit 11~euros/jour pour manger, me vêtir, me déplacer, me soigner et me «nettoyer», entretenir mon appartement, lire, m'informer, me cultiver, faire du sport, me détendre (aller au cinoche, aller boire un verre avec des amis, aller manger une pita ou une pizza de temps en temps,...), faire des cadeaux pour la Noël et les annifs aux proches de la famille et aux amis, inviter les mêmes une fois de temps en temps à souper,... vivre une vie presque normale quoi, puisque tout ça veut déjà dire que je ne regarde pas la télé, que je ne voyage pas, que je ne vais pas en vacances, et aussi que je ne fais pas de politique car ça coûte de faire de la politique : cartouches d'encre, frais de photocopies, de téléphone, de livres, de déplacements, de verres que l'on offre et que l'on s'offre, etc... Pour tout ça donc, pour assurer mon élémentaire vie quotidienne, apolitique, sédentaire et casanière, j'ai donc aujourd'hui 340~euros/mois, demain j'en aurai 110 de moins, soit une contribution à l'effort de guerre, euh de crise nationale, de... 35~% en réalité !!! C'est ainsi qu'il faut calculer parce que c'est obligatoirement dans ces dépenses-là que je devrai bientôt puiser et économiser... mais comment? Si pas possible, ce qui me semble très nettement s'imposer à mon esprit, il me reste quatre alternatives. En un, sachant que 110~euros en moins chaque mois dans mon porte-feuille ne crée évidemment pas un seul emploi que je puisse occuper (et je ne dis pas «emploi convenable», ne rêvons pas), il ne me reste qu'à tout faire pour piquer un emploi à quelqu'un d'autre -- bouge-toi de là que je m'y mette ! -- en étant prêt à travailler une heure de plus chaque jour pour un salaire moindre ; bien sûr après coup, la personne évacuée se trouvant à son tour étranglée dans un chômage intenable, reviendra en proposant « mieux » encore à mon employeur, le sien au départ, et puis moi je reviendrai à mon tour, têtu, obstiné, coincé, pour offrir deux heures supplémentaires par jour et gratuitement si nécessaire, jusqu'à ce que nous soyions tous des travailleurs roumains, puis des travailleurs chinois, puis des travailleurs du Bangladesh, et puis que nous finissions par envier ces derniers pour leur niveau de vie supérieur, les veinards ! Alors on émigrera là-bas en demandant un hypothétique statut de réfugié politique et on nous dira là-bas que le Bangladesh ne peut pas accueillir toute la misère du monde, et alors des négriers, des loueurs de chambrettes pourries, des trafiquants et des macros de m... en tout genre nous tomberont sur le râble et... ça sent le mauvais plan tout ça, non? En deux, me lancer dans du trafic moi-même, tout de suite et ici en Belgique, vol ou recel de gsm et d'I-bidules, racket de fringues, vente de shit, bris de vitre de bagnoles pour piquer les sacs traînant sur les sièges-arrière, pickpocket, vols à la tire et dans les magasins, braquage de nightshops... Jusqu'au jour où... Alors le capitalisme se relève, les marchés de la surveillance, de la répression et de la « réinsertion » fleurissent comme jamais. On engage des tonnes d'ouvriers dans des fabriques de caméras-surveillance (pas ici mais en Chine, en Inde et au... Bangladesh !). On généralise les puces permettant d'identifier les gens, l'industrie des nanotechnologies dans le domaine de la surveillance se développent ; on engage par milliers (ici ! mais fort peu pour moi, suis épais comme un pain français !) vigiles, flics privés et publics, matons -- les prisons sont privatisées --, assistants sociaux, psy-thérapeutes en toutes sortes de trucs, ré-inséreurs en tout style. On «camisole-chimique» comme jamais, l'industrie pharmaceutique calme les quidams et soigne autant qu'elle entretient leurs maladies psychosomatiques en tout genre tant le citoyen angoisse d'être agressé. Un vrai paradis tout ça! En trois, je ne deviens pas un délinquant pénal mais un délinquant social, je me mets au noir, fastoche: pour refaire mes 110~euros par mois, qu'on m'a piqué, deux journées par mois en black suffiront avec un petit boulot ou l'autre (dans la construction par exemple; là le black, ça y va comme pour rire! Ou dans l'horéca, tout le monde sait que là aussi.... Ou dans l'événementiel culturo-artistique... Ca tombe bien, là aussi j'ai quelques adresses... !). Evidement comme y en a beaucoup qui font comme moi, ça devient vite dur de trouver, et le «salaire» horaire diminue... Puis attention si on se fait choper, le gouvernement qui a décidé de ne pas nous lâcher promet des sanctions renforcées et gaffe aussi au moindre accident, c'est pour ta pomme, fieu! Pas d'assurance en cas d'accident de travail! Mieux vaut avoir avec soi son petit papier ALE qui peut nous sauver en cas de contrôle des Lois sociales ou de l'Onem ou d'accident. Bon, ceci dit, avec tout ça, le Soir du 8 février 2013 titrera, crapuleusement et vicieusement: «Il y a un an jour pour jour nous dénoncions le scandale de la fraude des chômeurs, avec des chiffres en nette hausse. Et pourtant cette année, les chiffres ont pulvérisé tous les records, on compte maintenant presqu'autant de fraudeurs que de chômeurs! Une seule solution, moralement acceptable : couper les allocations de chômage à tout le monde nondidju!» (Un an après, je te dis pas les records comme ils seront battus à nouveau, bien évidemment! Mais alors à qui profite ce crime?). En quatre enfin, je descends dans la rue comme en Grèce, nous sommes des milliers, la RTBF et Le Soir encore lui, en toute neutralité et en toute objectivité, en super bons journalistes quoi, annoncent que « Il y a eu des violences dans les rues, pas de la part des forces de l'ordre qui n'ont fait que riposter aux coups reçus et aux provocations de quelques centaines de casseurs qui s'en sont pris à des banques et à des grandes surfaces qu'ils ont littéralement vidées, distribuant nourriture et biens de première nécessité à tout qui en voulait. Ces émeutes sont inadmissibles évidement même si la colère des gens est sans doute compréhensible mais quel autre choix un gouvernement responsable avait-il, l'austérité, une austérité bien difficile à décider, était inévitable pour sauver le pays, il n'y avait pas d'alternative... » TINA a encore frappé. Mais depuis quand une austérité peut-elle être qualifiée de « obligatoire et salvatrice » lorsqu'elle s'en prend à la majorité de la population et met à genoux des centaines de milliers de gens qui n'ont aucune part de responsabilité dans un déficit public lourdement creusé pour enrichir les spéculateurs et les top managers des systèmes bancaires et assuranciels? Cette dette, ces dettes, sont odieuses et on nous les fait payer. « Non se paga!» voilà ce que j'en pense! Alors, oui, pour l'honneur, la dignité de moi-même, de mon fils et de tou-te-s mes ami-es touché-e-s par l'ignominie et le cynisme de ceux qui nous dirigent et nous dominent, j'opte pour la quatrième alternative. There is no real alternative! Tcherry
Les illustrations sont tirées du site Immoweb.